24.05.29 « Lorsque Richard Oswald tournait Cagliostro » (in.Cinémagazine)

 

Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine n°21 daté du 24 mai 1929

Lorsque Richard Oswald tournait « Cagliostro » par Marcel Carné
Chronique de Cagliostro par Jean MarguetPhotographies de Cagliostro

Avant de lire cet article il me parait opportun de remettre les choses dans leur contexte.

L’article que vous allez lire est le premier qu’écrivit le jeune Marcel Carné, il avait 23 ans.
Il venait de sortir son court-métrage Nogent, Eldorado du dimanche deux mois auparavant au Studio des Ursulines à Paris. En parallèle il venait de concourir dans la revue Cinémagazine pour le concours de la meilleure critique doté d’un prix de 2000 francs qu’il remporta pour sa chronique des Deux Timides de René Clair (paru le 29 mars 1929 dans le numéro 13 qui lui a porté chance donc!). A la suite de ce concours, il sera embauché en tant que journaliste pour Cinémagazine où il restera jusqu’en 1933.
Mais au moment où est paru cette article, Marcel Carné n’avait pas encore gagné le concours, cela serait fait dans le numéro suivant (n°22 daté du 31 mai 1929). Sans doute l’interêt de cet article n’est-il pas étranger à l’emploi de Carné dans Cinémagazine.

Carné raconte dans son autobiographie Ma Vie à Belles Dents qu’il avait été embauché sur Cagliostro par le producteur exilé russe Alexandre Kamenka qui avait déjà produit Les Nouveaux Messieurs de Jacques Feyder, le premier film sur lequel Carné fut assistant. Pour la petite histoire, notons que Kamenka avait ensuite produit Les Deux Timides de René Clair qui permit à Carné de remporter le concours de Cinémagazine dont nous venons de parler. Le monde est petit donc ! Surtout que René Clair embauchera Carné en tant qu’assistant l’année d’après pour son premier film parlant Sous Les Toits de Paris.

Carné raconte qu’il fut donc assistant du directeur de la photo de Cagliostro, Jules Kruger. Ci-dessous vous pourrez voir quelques rares photos du tournage du film mais il ne nous ait pas permis d’apercevoir ou non Carné sur ces clichés. Il est très étonnant que Carné ne mentionne quasiment pas cette expérience dans ses mémoires car Jules Kruger ayant été directeur de la photo sur des films aussi importants que Napoléon d’Abel Gance ou L’Argent de Marcel L’Herbier, nous aurions aimé en savoir plus sur cette rencontre. Par la suite Jules Kruger sera le directeur de la photo de films tout aussi remarquables comme La Bandera, Pépé Le Moko ou La Belle Equipe tous trois de Duvivier bien sur ! ! Chose aussi curieuse, tout féru du cinéma allemand qu’il était, Carné mentionne simplement à propos de Richard Oswald que Cagliostro était « réalisé par un allemand dont la seule originalité était qu’il n’aimait pas qu’on siffla sur le plateau, ce qui le mettait dans des rages folles« . Il est vrai que si Richard Oswald avait beaucoup tourné en Allemagne dans les années 10 et 20 où il a fait jouer toutes les vedettes de l’époque comme Conrad Veidt ou Werner Krauss, certains critiques écrivirent qu’il était surement plus prolifique que talentueux !
Carné passe sous silence le fait que Cagliostro avait un autre assistant caméra : Jean Dréville. Dréville qui en 1929 tourna Autour de L’Argent, sans doute l’un des premiers making of de l’histoire du cinéma sur le tournage de L’Argent de Marcel L’Herbier. Bien sur Dréville, qui était né un mois après Carné, deviendra par la suite le cinéaste que l’on connait, auteur notamment de films comme Copie Conforme avec Louis Jouvet en 1947. Dreville tourna même en 1954 une Reine Margot avec Jeanne Moreau qu’avait voulu tourner Carné deux ans auparavant mais cette fois-ci avec Anna Magnagni. Encore un projet tombé à l’eau pour un souci de producteur pour Carné.
Notons également que le décorateur de Cagliostro était le grand Lazare Meerson qui a beaucoup travaillé avec René Clair et Jacques Feyder. Carné l’a croisé sur tous les films sur lesquels il a été assistant : Les Nouveaux Messieurs, Cagliostro donc, Sous Les Toits de Paris, Le Grand Jeu, Pension Mimosa et La Kermesse Héroique !
Meerson fut le maître d’un autre grand décorateur attaché à jamais à Carné : Alexandre Trauner.

Cagliostro a été diffusé par la Cinémathèque de Toulouse le 05 décembre 2006 dans le cadre de leur rétrospective Marcel Carné.

– MIS A JOUR LE 21 DECEMBRE 2011 –

Cagliostro vient de sortir en DVD chez l’éditeur Potemkine en collaboration avec La Cinémathèque Française.

En supplément vous y trouverez un livret de 28 pages : Textes de Marcel Carné, de l’historien et critique de cinéma Bernard Eisenschitz, affiches d’époque, ainsi qu’un entretien de Mathieu Regnault, compositeur de l’un des deux accompagnements musicaux (l’autre étant de DJ Cam).

Plus de renseignements sur le site de l’éditeur : Potemkine.

Les photogrammes reproduits sur cette page sont extraits des numéros 18 et 19 de Cinémagazine datés du 03 et 10 mai 1929.

Ces photogrammes sont sous copyright La Cinémathèque Française (c).

 

Lorsque Richard Oswald tournait « Cagliostro »

Lorsque l’on a suivi la réalisation, toute la réalisation d’un film, que l’on s’y est intéressé, l’oeuvre – en l’occurrence, Cagliostro, qui vient d’être présenté – devient un peu comme un enfant que l’on a vu naître, et dont on parle avec un peu – beaucoup souvent – d’attendrissement, indulgent à ses défauts, tenté d’admirer ses qualités.

 

Il m’a donc été donné d’assister à toutes les prises de vues de Cagliostro.
Parfaite ou non, l’oeuvre de Richard Oswald est un effort d’organisation méthodique qu’il faut reconnaître. De plus, étant le premier film d’un metteur en scène allemand, exclusivement tourné en France, il mérite l’attention dont on l’entoure.
La préparation dura de longs mois. Tout, cependant, fut calculé, mis au point avec une précision extrême. Il avait d’abord été convenu que la réalisation s’étendrait sur six mois et deux voyages avaient été prévus : l’un en Italie, l’autre sur la côte d’Azur. « Heureux cinéastes« , direz-vous. Hélas! au dernier moment producteurs et metteur en scène décidèrent de réaliser les extérieurs… en studio. Les six mois furent réduits à neuf semaines et la neige de Montmartre remplaça le soleil de Naples et de la Riviera !
Quand Richard Oswald vint à Paris il ne connaissait pas un mot de notre langue. La difficulté semblait redoutable pour un homme qui devait diriger une véritable armée d’opérateurs, d’artistes et de figurants ! Le studio était transformé en une tour de Babel – ou en une S.D.N. (Société des Nations) – où Français, Allemands, Italiens, Russes, Autrichiens se trouvaient chaque jour réunis par les exigences de la prise de vues. L’interprète, débordé, ne suffisait plus. Chacun devait y mettre du sien pour comprendre, ou se faire comprendre de son voisin. I1 en résulta parfois un langage assez bizarre qui ne manquait pas de saveur.
Et malgré ces obstacles, soixante jours ont suffi à la réalisation de ce film. Les premiers décors se succédèrent sans arrêt à la moyenne de deux par jour. Ce record fut même battu certains jours où le réalisateur en utilisa trois et même quatre ! Les deux studios superposés de la rue Francoeur furent évidemment occupés pendant toute la durée du film. Richard Oswald tournait-il dans l’un ? Dans l’autre les machinistes s’activaient à monter le décor pour le lendemain, voire pour le jour même. La journée de huit heures se ressentait peut-être de cette promptitude dans l’exécution ; le travail n’était terminé que fort tard dans la soirée et les « heureux cinéastes » de tout à l’heure dînaient fort souvent à onze heures.

 

En octobre dernier, Richard Oswald avait déclaré avec humour qu’il ne voulait « ni un film de 1927, ni un film de 1929 ». Le metteur en scène de Cagliostro entendait réaliser une oeuvre d’une technique impeccable, sans toutefois tomber dans un abus facile.
Son souci étant la qualité photographique du film, les opérateurs usèrent de pellicule panchromatique et, avec la collaboration de lumières jaunes et de lampes à incandescence, donnèrent à la photographie une douceur très plaisante à l’oeil et une incroyable richesse dans la tonalité des noirs et des blancs. A notre avis, trois scènes de Cagliostro dominent nettement : la réception à Versailles par son ampleur, la fête au village de Lorenza par sa technique justifiée et l’arrestation de Cagliostro par son rythme curieux.
Le décor de Versailles nécessita un travail si long que toute la troupe partit tourner dans un studio d’Epinay où un autre décor était planté. Coïncidence habituelle en pareil cas ce fut par les plus grands froids. Chaque jour il fallait subir un trajet interminable dans un tramway à courants d’air pour arriver dans une immense verrière chauffée par deux poêles !
En voyant cette reconstitution (inexacte du reste) du château de Versailles, des spectateurs s’étonneront, peut-être, que nous possédions des studios aussi vastes. Amis lecteurs, si vous me promettez le secret, je vais vous révéler le truc. Car il y a un truc.
Comme il était impossible d’édifier un tel décor dans un studio qui l’eût à peine contenu, on eut recours à un procédé perfectionné de maquette. Imaginez le décor aux murs inachevés sur lequel, par un habile jeu de glaces et de miroirs grossissants, vienne se juxtaposer un autre décor semblable, très réduit mais complètement terminé. L’illusion n’est-elle pas parfaite ?
C’est ainsi que furent obtenus les champs d’ensemble qui donnent une impression de grandeur saisissante.

 

Je parlais plus haut de l’arrestation de Cagliostro. Pour cette scène, Richard Oswald demanda à ses opérateurs un travail peu ordinaire où l’acrobatie tenait une large place. Quatre as de la manivelle enregistraient simultanément la scène sous quatre angles différents. Deux faisaient de l’équilibre sur les traverses du studio ; le troisième était caché dans l’embrasure d’une fenêtre du décor, tandis que Krüger, couché à plat ventre, tournait les pieds des acteurs !
Mais le but cherché était atteint. A la projection on a véritablement l’impression (l’appareil à terre) que les gardes arrivent sur vous, tandis que la vue plongeante nous montre le cercle des soldats se resserrant peu à peu autour de Cagliostro.
Il ne restait plus à tourner que quelques petits décors ainsi que le « clou » du film : la fête au village de Lorenza.
Dans un décor immense, pendant cinq jours, quatre cents figurants se promenèrent parmi les cris des bateleurs et les musiques de la foire. Dans un vacarme étourdissant, le metteur en scène donnait des ordres pendant que des opérateurs se mêlaient aux badauds, un appareil portatif fixé sur la poitrine (les mèmes qui avaient servi dans Napoléon). Ainsi que pour le film de Gance, également, des câbles étaient tendus dans le haut du studio sur lesquels glissaient sans arrêt des appareils mus par un moteur.
Enfin ce furent les scènes d’exécution de Cagliostro et de Lorenza qui marquèrent la fin du film.
Il était dit que, jusqu’à la dernière minute, le travail ne se relâcherait pas un instant et le dernier tour de manivelle fut donné à deux heures du matin !
Malgré l’heure tardive, on but le champagne comme il sied, et Richard Oswald remercia tous ses collaborateurs.
Le lendemain, une à une, les vedettes de Cagliostro repartaient pour leur pays où les attendaient de nouvelles créations. Les loges se vidaient et, tandis que le réalisateur du film commençait le montage, sur le plateau abandonné, un tombereau enlevait déjà les derniers plâtras, du dernier décor.
Plusieurs mois d’efforts prenaient fin qui se résument aujourd’hui en deux heures de spectacle.

MARCEL CARNÉ.

 

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Chronique de Cagliostro par Jean Marguet paru dans Cinémagazine n°22 daté du 31 mai 1929

CAGLIOSTRO
Interprété par Hans Stüwe, Charles Dullin, Ed. Van Daele, Alfred Abel, Kowal Samborski, Renée Héribel, Suzanne Bianchetti, Rina de Liguoro, Ilena Meery, Alice Tissot.
Réalisation de RICHARD OSWALD – (Albatros- Wengeroff-Films).

Cagliostro apparaît comme le type de l’aventurier qui toute sa vie vécut d’expédients, n’hésitant pas devant les moyens pour se procurer des ressources… et compromis partout, même dans l’affaire du « Collier de la Reine ». A travers le temps, les types demeurent. Cagliostro a été dépassé par bien de nos modernes chevaliers d’industrie, cependant il demeure. Aujourd’hui les escrocs d’envergure accompagnent leur « parade » – peut-on dire — du meilleur jargon scientifique, Cagliostro se bornait à la magie. Il connaissait l’avenir, dit-on ; j’en doute et si Alexandre Dumas père veut qu’il ait dévoilé son destin à la reine Marie-Antoinette, je me demande pourquoi il n’a pas connu le sien propre. Mais pourquoi chicaner ? La multitude d’invraisemblances qui truffent le film de Richard Oswald le rend sympathique et ce film historique, qui ne l’est plus, plaît, car c’est l’histoire telle qu’on voudrait qu’elle soit. MM. Klaren et Juttke n’ont pas écrit d’après Dumas père une oeuvre documentaire, mais un conte. Acceptons-le comme tel, nous y prendrons quelque plaisir.
Bel homme, Joseph Balsamo — qui se dira plus tard comte de Cagliostro ! –ne compte plus ses conquêtes féminines. Mais adonné à l’alchimie — cette névrose d’une époque — il encourt les foudres de l’Inquisition italienne. Il s’éprend, malgré cette effrayante menace, d’une jolie Sicilienne, Lorenza, qui se refuse si bien à lui qu’il l’épouse. Mais, le soir des noces, la soldatesque surgit pour arrêter Cagliostro, qui en est réduit à fuir avec sa femme…
Les réfugiés de tous les pays, à toutes les époques, ont trouvé asile en France. C’est donc à Paris que Cagliostro, somme toute un métèque, vient se cacher. Mais cet homme a le génie de la « combine » – selon le mot moderne. Il ne tarde donc pas à nouer une foule d’intrigues pour amener de l’argent dans l’escarcelle matrimoniale, car Cagliostro aimait toujours sa femme, et je reprocherai à Richard Oswald de n’avoir pas su montrer assez ce sentiment chez son aventurier. Et voici Cagliostro reçu à la Cour ; il atteint les honneurs, mais retombe bientôt dans le plus grand dénuement. Alors, c’est l’affaire du Collier de la Reine que l’on connaît. Rien d’étonnant à ce que Cagliostro ait été parmi ceux qui montèrent la chose, mais ce qui est plus surprenant, c’est qu’il ait été acquitté par le Parlement. Le ciel de Paris lui étant inclément, Cagliostro part en Italie, avec le secret espoir de châtier vertement celui qui l’a dénoncé dans l’affaire du collier, mais c’est avec stupeur qu’il apprend que c’est Lorenza, sa femme, qui l’a perdu en tentant de le sauver ; il lui pardonne.
Toujours traqué par l’Inquisition italienne, Cagliostro est pris et condamné, ainsi que sa femme, à la pendaison. Mais lorsque le bourreau s’apprête à remplir son office, Cagliostro réussit à s’évader, entraînant sa femme dans une fuite précipitée et ils finiront leur vie « aimés, tranquilles, connue de bons citoyens, dans le sein de leur ville« .
L’interprétation de Cagliostro est de choix, et des acteurs de talent, aimés du public, y incarnent des personnages historiques – ou consacrés tels par la légende. Le rôle de Lorenza a permis à Renée Héribel la meilleure création de sa carrière. Cette artiste, qui nous avait paru assez froide parfois, a joué avec une sensibilité et une émotion véritables la femme aimante, douloureuse, qui redoute toujours le pire. Et nous le constatons avec d’autant plus de joie que Renée Héribel devenue vedette internationale, est appelée à défendre en Allemagne sa réputation de grande artiste. Hans Stüwe avait la charge d’être Cagliostro, il l’a été avec désinvolture et, grâce à une ligne athlétique parfaite, il est aussi séduisant sous la robe du magicien que vêtu de haillons. Suzanne Bianchetti incarne Marie-Antoinette et le fait avec la grâce qu’on lui sait. Mais Ed. van Dante est peu Louis XVI, qu’il a charge d’interpréter, son physique ne s’y prêtait d’ailleurs pas. Je ne puis que nommer les artistes qui se sont montrés bons ouvriers du film en modelant des silhouettes importantes qui donnent à la production toute sa valeur : Charles Dullin, comme Alfred Abel, Kowal Samborski et Rina de Liguoro ou Alice Tissot, toujours si pleine d’intelligence dans ses compositions : Ilena Meery enfin, charmante et fine, qui interprète la troublante comtesse de La Motte.
Richard Oswald n’a rien négligé d’une sûre technique pour composer une belle chose. Ce réalisateur est en pleine possession d’un métier certain et le prouve, mais il a laissé dans l’ombre bien des éléments qui auraient pu lui être favorables et n’a pas insisté assez sur l’étrangeté du caractère de Cagliostro.

JEAN MARGUET.

 

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Photographies quasi-inédites de Cagliostro

Les photogrammes suivants sont sous copyright La Cinémathèque Française (c).

Photographies extraites du numéro 18 de Cinémagazine paru le 03 mai 1929

 

 

Photographies extraites du numéro 19 de Cinémagazine paru le 10 mai 1929

 

 

Photographie extraite du numéro 20 de Cinémagazine paru le 17 mai 1929

 

Photographie extraite du numéro 21 de Cinémagazine paru le 24 mai 1929

 

 

Photographie extraite du numéro 22 de Cinémagazine paru le 31 mai 1929

 

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