20.09.29 « Censures » (in.Cinémagazine)


Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine n°38 daté du 20 septembre 1929

Avant de lire cet article il me parait opportun de remettre les choses dans leur contexte.

Dans cet article le jeune Marcel Carné, il a 23 ans, s’insurge contre la censure qui frappe bon nombre de films muets comme La Divine Croisiere de Julien Duvivier ou bien Les Nouveaux Messieurs, le film de Jacques Feyder sur lequel il etait assistant.
Malheureusement, la censure continuera de frapper dans les mois qui suivront cet article, on se souvient de l’immense scandale causé par la sortie en 1930 du film de Luis Bunuel L’Age d’Or ou La Ligne Générale d’Eisenstein interdit de projection à la Sorbonne par le préfet de police Jean Chiappe. Pour ne citer qu’eux bien sur.
Il est bon de rappeler que Carné a eu régulièrement affaire à la censure. Du fameux plan d’Arletty nue sous la douche dans Le Jour se Lève (censuré sous Vichy) jusqu’au Jeunes Loups, film mutilé par la censure en 1968. Et souvenons-nous de l’interdiction qui frappa le scénario sur les bagnes d’enfants de Jacques Prévert, L’Ile des Enfants Perdus en 1937 qui deviendra après diverses moutures en 1947 La Fleur de l’Age, malheureusement inachevé.

CENSURES…

Avec son bon sens habituel, mon excellent confrère René Jeanne vous parlait ici-même, dernièrement, de « l’incident Snowden » (cinématographique s’entend !) ainsi que de la préfecture de police qui ne craint pas de lancer son « veto » dans les spectacles cinématographiques. Cette ingérence, venant après l’interdiction des Amis de Spartacus, que rien ne justifiait, après celle des Tisserands et de 5° Avenue, au Vieux-Colombier, commence à devenir singulièrement inquiétante.
Un vieux proverbe dit que le ridicule tue en France. Qu’on nous permette d’en douter. Après le récent scandale des Nouveaux Messieurs, où dame Anastasie n’eut pas un rôle très reluisant, nous nous imaginions naïvement ne plus entendre parler des manieurs de ciseaux de la rue de Valois.
Quelle présomption que la nôtre ! Deux faits récents, après l’incident cité plus haut, viennent nous montrer que nous aurions tort de croire qu’avec ces chaleurs tropicales dame Anastasie s’est endormie, je ne dirai pas du sommeil du juste.


C’est, d’une part, La Divine Croisière, de Julien Duvivier, dont nous avons inséré une lettre de protestation dans un des derniers numéros de Cinémagazine. C’est, d’autre part, l’escamotage d’une scène de séduction dans Asphalte, un très beau film allemand qui passe actuellement sur les boulevards. Cette scène, la clef de voûte du film en quelque sorte, a été censurée depuis sa présentation et rend, de ce fait, l’intrigue moins plausible et les caractères moins vraisemblables. Il serait pourtant nécessaire de savoir, une fois pour toutes, si seul de tous les arts le cinéma doit être éternellement mis en tutelle. Nous revendiquons pour lui les mêmes droits que pour la littérature ou le théâtre.
A-t-on vu censurer dix pages d’un livre de Paul Morand ou plusieurs scènes d’une pièce de Bernard Zimmer ? Que diraient le bibliophile impénitent ou l’habitué des salles de théâtre ? La liberté de la presse existe, tout au moins en fait. Mais le cinéma, qu’est-ce, sinon une écriture visuelle ?
Et encore, si la seule censure de la rue de Valois veillait sur « l’intérêt de la conservation des moeurs et des traditions nationales« . Mais que d’autres, qui la montrent tout à fait inutile !
C’est, comme nous l’avons vu au début de cet article, la préfecture de police qui peut interdire un spectacle quand bon lui semble. Ce sont tous les préfets et maires qui peuvent agir de la sorte dans toutes les villes de France. Et ce sont, aussi, hélas ! les producteurs, éditeurs, exploitants, qui peuvent rogner, amputer, ajouter, couper, triturer une oeuvre sans que son auteur ait un droit de contrôle.
Nous l’avons vu dernièrement avec L’Argent de Marcel L’Herbier. Film composé en six mille mètres par son auteur et réduit à trois mille par la volonté de l’éditeur.
Récemment encore, Jean Benoit-Lévy se plaignait de ne plus reconnaître Peau-de-Pêche, lorsque son oeuvre passait dans les salles. Ce fut, il y a quelques années déjà, le massacre — innommable — de L’Image, de Jacques Feyder (qui vraiment n’a pas de chance) et dont il n’est plus permis, à l’heure actuelle, de juger l’émouvante grandeur du thème. Et nous n’en finirions pas d’énumérer des interventions malhabiles.


Une institution se plaint-elle d’un film ? on lui obéit sans hésitation ni murmures, comme ce fut le cas pour La Passion de Jeanne d’Arc, où de nombreuses scènes furent enlevées sur la prière de l’archevêché. Souvent, les ministres s’en mêlent. Rappelez-vous Dawn et Les Nouveaux Messieurs. Quelquefois des diplomates étrangers ; et l’on voit retirer Mare Nostrum des affiches de cinéma sur la demande du gouvernement allemand.
Voulez-vous encore d’autres exemples ? On dénature L’Heure suprême, on ampute La Rue sans joie, La Tragédie de la rue, parce que trop réalistes. On rend incompréhensibles certains tableaux des Nuits de Chicago, qui nous montraient le pillage d’une bijouterie (Pensez donc, et l’exemple !). Les Tisserands eux-mêmes, avant que les représentations en soient interdites par la préfecture de police, furent amputés de nombreuses scènes. Crépuscule de gloire, du même auteur, vit tous ses plans où figurait le tsar censurés.
La nationalité des personnages dans Les Espions fut changée, ainsi que celle des deux peuples d’Hôtel Impérial de Mauritz Stiller. Tempête sur l’Asie, en plus de nombreuses scènes censurées, subit le même sort.
Tous les tableaux traitant de la guerre et les scènes finales du Village du Péché n’échappèrent pas aux rigueurs de la censure. Nous ne parlerons que pour mémoire des films qu’on nous refuse systématiquement de voir. De Russie : Potemkine, La Mère, Octobre, La Fin de Saint-Pétersbourg. D’Amérique : Beau Sabreur, Le Légionnaire, La Bâillon avec Richard Barthelmess, Fils de fer barbelés avec Pola Negri. Ce dernier, qui a été projeté en Allemagne, n’a pas obtenu en France le visa de la censure. Pourtant, l’histoire en est profondément humaine, nullement outrageante pour nous et prêche la fraternité des peuples ! Comprenne qui pourra.


Plus fort encore. Le public, en plus de la censure officielle, doit subir celle des éditeurs et des exploitants.
Je me souviens avoir vu quatre fois la Foule, le film magnifique de King Vidor. Le croiriez-vous, je ne suis jamais arrivé à voir deux fois la version intégrale donnée par le cinéma du Vieux-Colombier.
Faut-il citer également La Chair et le Diable ? L’oeuvre de Clarence Brown passait au Gaumont-Palace, avec toutes ses scènes de sensualité, mais sans son dénouement optimiste (le mariage de John Gilbert avec sa petite amie d’enfance).
En revanche, dans certains cinémas de quartier, on enleva quelques plans çà et là, qui pouvaient offusquer certaines âmes bien pensantes et l’on rétablit la fin, faite pour contenter tout le monde.
La version de L’Implacable Destin que nous avons vue en France est une version remaniée, qui n’offre avec celle voulue par son auteur qu’un assez lointain rapport. Tout le début est changé, la fin également et le film a perdu toute puissance et toute originalité.


Ainsi, comme on peut s’en rendre compte par ce tableau édifiant et qui, malgré tout, est loin d’être complet, les ravages inquiétants causés par les nombreuses censures. Les censures au cinéma, cela nous ramène aux abus de l’ancien régime, qu’un Figaro, railleur impitoyable, dénonçait en ces mots : « Pourvu que je ne traite dans mes écrits, ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose ; je puis tout imprimer librement sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »
N’est-il pas malheureux de songer qu’il y a près de cent cinquante ans que Beaumarchais écrivait cette phrase et que, s’il revenait parmi nous, il ne pourrait changer d’opinion en ce qui concerne le cinéma ?

MARCEL CARNÉ.

Dans ce numéro, figurent également deux photos du rare film de Jean Gremillon, Gardiens de Phare que Carné a chroniqué dans le numéro 40 de Cinémagazine (que nous avons mis en ligne ici).



En couverture de ce numéro de Cinémagazine on trouve cette photo de Mary Pickford dans La Megere Apprivoisée / The Taming of the Shrew de Sam Taylor


Haut de page


Publier un commentaire

Votre email n'est jamais diffusé. Les champs obligatoires sont identifiés par *

*
*
*

This site is protected by WP-CopyRightPro