198? « Marcel Carné et la colorisation des Enfants du Paradis »


Marcel Carné et la colorisation des Enfants du Paradis

Cet article étonnant de Carné est reproduit dans le beau catalogue de l’exposition qui lui a été consacré en 1994 au Musée Montmartre. Il n’est pas daté mais il semble se référer à la période des années 80 où ce type de procédé a été en vogue. Fort heureusement, cela n’alla pas plus loin et l’on se demande comment Carné a pu se laisser entrainer dans cet aventure !
Il annonce dans cet article qu’il a déjà fait coloriser Les Tricheurs, son film sur la jeunesse de la fin des années 50, une version qui n’a semble-t-il jamais été exploitée et jamais diffusée à la télévision. Surtout Carné annonce son souhait de coloriser Les Enfants du Paradis !! Sans nul doute un pur sacrilège aux yeux de beaucoup d’admirateurs de ce chef d’oeuvre. Bien sur ce projet n’alla jamais à on terme. Ceci dit il existe quelques photos colorisés à l’époque des Enfants du Paradis qui sont superbes…
Voir en bonus de l’édition dvd éditée par Pathé en 2006 : ici par exemple.

Voici les raisons, qui me semblent impérieuses, de colorer « Les Enfants du Paradis » afin de préserver le film de sa disparition à une plus ou moins brève échéance.

Même si on ne peut que le déplorer, il convient de regarder la vérité en face : le film en Noir et Blanc est inéluctablement appelé à disparaître définitivement, à plus ou moins long terme. C’est une question de durée.

Il suffit pour s’en convaincre de contempler la clientèle qui, aujourd’hui, compose les files d’attente devant les salles de cinéma : elle est composée quasi exclusivement de jeunes de treize à vingt-cinq ans. C’est dire qu’elle est née avec un cinéma aux couleurs rayonnantes. C’est dire également qu’elle ne connaît du cinéma Noir et Blanc – et encore si elle le connait – que quelques balbutiements épars. Qu’on ne s’étonne pas, après cela, qu’en totalité elle le dédaigne et le fuit, le trouvant gris, morne et pour tout dire « dépassé ».

La télévision ne l’ignore pas qui ne passe les films Noir et Blanc qu’à des heures de faible écoute (vers 23h) ; parfois même au milieu de la nuit comme ce fut le cas ces jours-ci pour « le Million » de René Clair.
Devant cette situation devenue catastrophique, voyant que le capital qu’ils croyaient posséder s’amenuisait de jour en jour, les possesseurs des dits films cherchèrent la parade…

Déjà, dès la naissance du cinéma muet, à la fin du siècle dernier, des chercheurs avaient vainement tenté de doter celui-ci de la couleur, Méliès montrant lui-même l’exemple. Durant près d’un siècle, malgré les efforts déployés, (« pochoirs » ou autres), ce ne furent que des échecs lamentables : couleurs fades, artificielles et surtout « bavant » les unes sur les autres. La découverte de l’ordinateur allait tout changer et remplacer la chimie par les mathématiques…

Les premiers essais se montrèrent très vite concluants : les couleurs étaient nettes, franches, reconstruisant parfaitement la réalité et surtout ne « bavant » plus les unes sur les autres. C’était à s’y tromper.
Avec le sens pratique qu’il faut leur reconnaître, les américains se penchèrent sur le procédé, qui d’ailleurs était né chez eux, à Los Angeles, et aujourd’hui, c’est par dizaines qu’ils utilisent le procédé, permettant ainsi à des films, au passé déjà lointain,, d’acquérir une seconde jeunesse et de connaître une nouvelle et fructueuse carrière…

La France va suivre le mouvement un peu frileusement avec un certain retard. En effet, c’est seulement au cours de l’an passé qu’un producteur a tenté un premier essai avec un film moyen. Puis, le résultat s’avérant excellent, il a poursuivi l’expérience avec un second film. Passés tous deux sur la première chaîne de télévision, exceptionnellement à une heure de grande écoute (20h30), ils ont rencontré une très large audience.
Ce que voyant, le producteur de ces derniers a décidé d’en colorier un troisième, auquel je me trouve mêlé puisqu’il s’agit des « Tricheurs« , que j’ai tourné il y a trente ans. J’ai eu connaissance, il y a quelques semaines, des premiers essais en provenance du laboratoire de Los Angeles où ils sont en fabrication. Force m’est de constater qu’ils sont confondants, à croire qu’ils étaient en couleur à leur origine… A peine quelques retouches à apporter ici ou là, telle scène à assombrir légèrement ou telle autre à éclaircir à la façon dont on « étalonnait » jadis les films en Noir et Blanc.

Par ailleurs, l’élan est donné. D’autres producteurs vont suivre l’exemple du premier. C’est ainsi qu’un distributeur de vidéocassettes annonce le coloriage de 140 cassettes, tant américaines que françaises… Enfin, on le sait, j’ai été moi-même contacté par Pathé pour la colorisation des « Enfants du Paradis« .

Après moult conversations et garanties diverses, j’ai donné mon accord personnel à trois conditions acceptées par un projet de contrat :
1 – la colorisation sera effectuée sous ma supervision et un sous-titre préliminaire engagera ma responsabilité personnelle
2 – des essais me seront naturellement soumis que je pourrai rectifier à ma guise sans entrave d’aucune sorte. Enfin, la copie définitive ne pourra être exploitée sans mon accord formel.

Enfin, si je le juge nécessaire, Pathé est d’accord pour que j’effectue un séjour à Los Angeles afin de collaborer personnellement avec les techniciens qui effectuent la colorisation. Je n’aurai garde d’oublier que toutes les opérations seront effectuées sans exception sur une seule copie du négatif et non sur ce dernier, lequel n’aura à souffrir d’aucune manipulation. De même, je m’engage à n’apporter aucun changement, coupure ou autres, à la version d’origine. Le film en Noir et Blanc pouvant continuer a être projeté tel quel.

Mais, il n’est qu’à voir que dès à présent, il fait déjà figure de parent pauvre sur les écrans de télévision, passant à des heures de semi­écoute et qu’il a pratiquement disparu, à de rarissimes exceptions, des salles publiques et des cinémathèques.

Seul, je le crois fermement, la colorisation peut lui conférer une seconde jeunesse et un nouvel essor et faire que la télévision le considère enfin avec l’estime qui lui revient.

Marcel CARNÉ

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