Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine en novembre 1933
QUAND LE CINEMA DESCENDRA-T-IL DANS LA RUE ?
Qu’on se rassure. Rien de révolutionnaire dans un tel titre, mais simplement l’interrogation de plus en plus angoissée de quelqu’un qui ne voit pas sans irritation le cinéma actuel se confiner en vase clos, fuir la vie pour se complaire parmi le décor et l’artifice… Jadis, nous voulons dire au temps hélas! déjà lointain du film muet, quelles que soient leur appréhension, leur gêne de tourner au milieu d’un groupe de badauds les dévisageant avec une curiosité narquoise, des cinéastes choisis parmi les plus talentueux, ou même simplement amoureux d’un métier dont ils entrevoyaient toutes les possibilités artistiques, n’hésitaient pas à descendre dans la rue afin de saisir, grâce à l’objectif un coin merveilleux du ciel, une rue grouillante d’animation ou de vie, ou la perspective imposante d’une avenue calme, austère et froide.
Faut-il rappeler les films de Feyder, l’un de ceux qui, avec René Clair, sut le mieux saisir le visage caché, profond des paysages familiers de la capitale et nous en restituer la vie intérieure avec le plus d’authenticité ? Faut-il rappeler les rues étroites et éternellement embouteillées de Crainquebille dans la lumière dorée du matin, la vie chaude et débraillée du faubourg dans Gribiche, la coulée tendre et matinale de la Seine dans Les Nouveaux Messieurs ?
Parallèlement, René Clair, magicien qui alors s’ignorait, tournait Paris qui dort vidant d’un coup la capitale. Puis, multipliant les tours d’illusionniste, faisait pousser des chapeaux au pied des becs de gaz (Le Fantôme du Moulin rouge) circuler à travers les rues un corbillard attaché à un chameau (Entracte) et promenait dans les rues un cortège de provinciaux baroques venant s’échouer sur une tour de Notre-Dame (Le Voyage imaginaire).
Heureux temps!
Des jeunes munis d’une seule caméra portative et de quelques mètres de pellicule pouvaient se laisser guider au gré de leur fantaisie ou par leur seule inspiration…
Des « jeunes », munis d’une seule caméra portative et de quelques mètres de pellicule, pouvaient se laisser guider au gré de leur fantaisie ou par leur seule inspiration… Kersanoff, avec Ménilmontant, nous révèle la photogénie des ruelles lépreuses où, entre les pavés disjoints, coule un mince filet d’eau grasse ou savonneuse ; Lacombe nous restitue avec « La Zone » la poésie poignante qui baigne un paysage dénudé de banlieue. André Sauvage réalise ses « Etudes sur Paris« , nuancées et sensibles ; enfin Deslaw extrait tout le pittoresque d’un quartier cosmopolite entre tous, Montparnasse, et magnifie les lumières de la ville – ô Chaplin ! ô Mac Orlan ! – avec ses « Nuits électriques ».
Heureux temps, dirions-nous…
Marcel L’Herbier peut tourner trois jours pleins, à la Bourse, durant les fêtes de la Pentecôte, et recréer dans le Temple à colonnes sa vie fiévreuse, désordonnée, épileptique de tous les jours…
Depuis, le parlant est venu, compliquant singulièrement la tâche des cinéastes désireux de plonger à même la vie, de se mêler intimement à elle…
Faut-il voir là une des raisons pour lesquelles de tous ses collègues, seul ou presque, René Clair est demeuré sur la brèche ? Et encore… A vrai dire, ce n’est pas l’auteur de Sous les toits de Paris qui est venu vers la ville, mais plutôt la ville qui est venue à lui.
Le Paris de René Clair, si vrai, si juste, émouvant et sensible, est en réalité un Paris de bois et de stuc reconstruit à Epinay. Mais si grand est le talent de René Clair, si subtils ses dons d’observation qu’il arrive à nous donner dans un milieu faux à l’aide de personnages miraculeusement saisis sur le vif, une interprétation de la vie plus vraie que la vie elle-même.
S’il est vrai que nous jurerions avoir rencontré dans la rue, au cours de notre existence quotidienne, les divers personnages de Sous les toits de Paris ou de Quatorze Juillet, il est non moins exact que nous jurerions pareillement nous être trouvés soudain, un jour de flânerie dans les faubourgs, face à face avec des rues imaginées par Meerson. L’impasse aux chanteurs, la ruelle obscure qui borde le chemin de fer de la Petite Ceinture de Sous les toits de Paris, la rue des escaliers, la petite place du bal de Quatorze Juillet, quoique nous les sachions fabriqués de toutes pièces, nous émeuvent par leur criante authenticité, peut-être davantage que si Clair et sa troupe s’étaient vraiment transportés sur les lieux mêmes de l’action.
Malheureusement — et il fallait s’y attendre — l’association Clair-Meerson n’a pas tardé à créer des poncifs
Après « Sous les toits de Paris« , il n’est pas un réalisateur qui ne se soit cru capable de réunir ce que l’auteur de ce film, qui demeure une belle leçon, avait réussi. D’où une multitude de reconstitutions en studio, ou dans le parc y attenant, de vues parisiennes totalement dénuées d’atmosphère et même de vraisemblance… C’est pourquoi les vrais films sur la Ville-Lumière sont devenus tellement rares qu’il nous faut, désormais, nous contenter de temps à autre d’une image évocatrice par-ci, par-là, véritable bouffée d’air frais qui vient nous frapper au visage et qui fait que notre coeur bat plus vite : un aperçu d’un terrain vague du Pré-Saint-Gervais, baigné de mystère et d’inquiétude dans « Coeur de Lilas« ; un paysage de neige sous un ciel noir et bas, avec sa perspective d’arbres mutilés (Dans les rues), et c’est tout…
Pourtant que de choses restent à dire sur Paris
Certes, on a abusé de certaines vues sur Paris. Mais d’un Paris-Cartes Postales, l’Opéra, la Concorde, la tour Eiffel, l’Arc de Triomphe : autant d’antennes en contact avec le reste du monde. Mais il y a le coeur, la vie multiple, prenante et sans cesse renouvelée, qui est celle de chaque quartier, de chaque maison, de chaque coin de rue…
Quels drames neufs, imprévus, vivants, pourraient éclore demain ayant le Belleville des petites gens pour visage ou le calme et provincial Passy pour âme !
Qui chantera le vrai mirage, l’attraction, la puissance de Paris, sans cliché et sans fard, et quand donc un cinéaste nous rendra la beauté majestueuse des quais de l’île Saint-Louis noyés d’une brume ténue ; le « climat » équivoque, inquiétant, des environs de l’Ecole militaire, envahis un peu plus chaque jour par les constructions neuves ; de l’atmosphère poignante du quartier d’Italie, étalant sa pauvreté comme une lèpre ?
Qui donc décrira l’amusante et pittoresque croisière fluviale qu’est un voyage en bateau parisien, de Charenton à Suresnes, dans le matin doré des bords de Seine ; le quartier Saint-Sulpice, son parfum d’encens, son silence ouaté, sa vie au ralenti ; ou encore les jardins de Paris pleins de mille cris joyeux d’enfants, sans oublier le Bois de Boulogne – le plus grand de tous -, caricature de forêt, havre hospitalier où une vague humaine, en se retirant, laisse une multitude de papiers gras froissés ?…
Serait-ce impossible dans le pays qui vit naître Atget et dont les photographes se nomment Kertesz, Man Ray, Brassai, Germaine Krull<, etc. ; où des peintres comme Utrillo et Vlaminck ont su magnifiquement rendre l’atmosphère désolée, nue, de certains coins de banlieue, ou la morne grisaille d’une rue noire et sale sous un ciel de suie ?
Et qu’on ne vienne pas nous dire que la littérature ferait défaut. Sans parler de Mac Orlan ou de Jules Romains, nombre de romanciers actuels ne se sont pas fait faute de se pencher sur certains quartiers de Paris et d’en saisir l’âme cachée sous le visage familier de leurs rues : ainsi André Thérive avec Sans Ame, Bernard Nabonne avec Grenelle et La Butte aux Cailles, Robert Gairic avec Belleville, Eugène Dabit avec Petit Louis, Les faubourgs de Paris et surtout Hôtel du Nord où s’agite « dans un décor d’usines, de garages, de fines passerelles, de tombereaux qu’on décharge, tout le monde pittoresque et inquiétant des abords du canal Saint-Martin ».
Populisme, direz-vous. Et après ? Le mot pas plus que la chose ne nous effraie. Décrire la vie simple des petites gens, rendre l’atmosphère d’humanité laborieuse qui est la leur, cela ne vaut-il pas mieux que de reconstituer l’ambiance trouble et surchauffée des dancings, de la noblesse irréelle, des boîtes de nuit dont lé cinéma a fait jusqu’alors si abondamment profit ?
Paris, ville à double visage.
Est-il un autre nom capable de susciter, mieux que celui-là, une multitude d’images à base de sentimentalité populaire ?







