07.06.29 « Dans L’Usine Aux Images, Les Jeunes » (in.Cinémagazine)


Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine n°23 daté du 07 juin 1929

Avant de lire cet article il me parait opportun de remettre les choses dans leur contexte.

Cet article est assez intéressant car le jeune Marcel Carné, il avait 23 ans, s’insurge contre la tendance en 1929 du milieu cinématographique français à ne pas laisser place aux jeunes contrairement à ce qui se passe aux USA et Carné soutient que le cinéma américain est ce qu’il est à cette époque grâce à des jeunes cinéastes comme Howard Hawks qui avait 33 ans à l’époque. Mais Carné cite aussi Joseph Von Sternberg (36 ans) ou Tod Browning (47 ans) !
Il appartiendrait à des historiens du cinéma de mieux re-situer cet article de Carné dans son contexte mais toujours est-il que derrière ces mots assez dur qu’il va avoir se cache sans doute une impatience du jeune Carné à ce qu’on lui donne sa chance. Il a à ce moment là, comme nous l’avons déjà rappelé, été assistant opérateur de Jacques Feyder et de Richard Oswald et son court-métrage Nogent, Eldorado du Dimanche n’est sorti dans une seule salle que trois mois auparavant.
Et il est vrai que le cinéma français entre jusqu’en 1934 grosso modo dans une période plutôt terne dû à l’apparition du Parlant et à la capacité du milieu cinématographique français à s’adapter à cette nouvelle donne. A ce sujet voir le très bon livre de Pierre Billard dont nous avons déjà parlé : L’Age classique du cinéma français paru chez Flammarion en 1995.

Dans L’Usine Aux Images, Les Jeunes

Saviez-vous que la Semaine du cinéma s’est achevée par ce voeu : « Que les maisons de production fassent de plus en plus appel à des forces neuves en s’attachant à compléter et renouveler leurs cadres de réalisateurs et d’artistes »? Et cela au moment même où dans toute la presse cinématographique, sans exception, des journalistes préconisent l’emploi de jeunes talents qui attendent impatiemment de se révéler. Au moment même où Boisyvon, Alexandre Arnoux, Moussinac, André Lang, René Ginet dénoncent avec raison l’ignorance et le mépris injuste dont on feint d’entourer les jeunes. Une telle unanimité donne tout de même à réfléchir !


Messieurs les producteurs, qui faites la sourde oreille, il s’agit de s’entendre. Nous ne demandons pas mieux que de défendre votre contingentement ; mais à une seule condition : qu’une plus grande qualité de films français permette la révélation de talents nouveaux. Si, comme à la foire, « on prend les mêmes et on recommence », il est inutile, pour le profit de quelques-uns, de nous priver d’ une majeure partie des films américains souvent fort beaux.
Or, jusqu’ici, qu’ont fait les producteurs français pour les jeunes ? Rien absolument rien ! Ils confondent encore certains oisifs aux théories incendiaires avec de véritables « jeunes » qui ont plus ou moins fait leurs preuves dans un studio.
Il y a tout de même une raison pour que ceux-ci se satisfassent d’un poste d’assistant-metteur en scène, voire même (je m’excuse) d’aide-opérateur! Cela ne peut s’expliquer que par le désir de prouver leur valeur dans un emploi, si modeste soit-il. Or, l’assistant-metteur en scène et l’aide-opérateur n’ont été jusqu’ici que des machines. Dans un métier dur, mal payé, il ne leur est laissé aucune initiative. Je serais curieux de connaître l’assistant qui collabore véritablement avec un auteur de film ! Et cela, voyez-vous, est le plus pénible ; car, d’autre part, les producteurs prétextent que ce n’est guère le moment de tenter des expériences, que les quelques cinquante metteurs en scène (?) que nous possédons ont, à défaut du talent, le métier indispensable.


Alors que faire ?
Chercher dans ses relations la personne qui consentira à soutenir une ambition impatiente à se justifier ? Il est inutile de vous dire qu’un tel mécène ne court pas les rues et si, par le plus grand des hasards, le jeune qui a hâte de travailler trouve un commanditaire qui veuille bien faire confiance à son enthousiasme, neuf fois sur dix, la somme obtenue après tant de démarches sera dérisoire.
Il se met à l’ouvrage dans des conditions lamentables. De restrictions en restrictions, il dénature le film qu’il avait conçu et, le montage terminé, on se trouve en présence d’une oeuvre d’une pauvreté d’idée déconcertante. La critique se tait, feint, comme les producteurs, de l’ignorer et, désespéré de ne trouver aucun encouragement, le jeune renonce à poursuivre ses efforts pour un art qui ne lui a réservé que des déboires…
C’est dire que, de n’importe quel côté on se tourne, on ne voit pas ce qui pourrait donner une impulsion nouvelle au cinéma français.

On a parlé, pour le film américain, de dollar-roi. Comme s’il n’y avait pas autre chose, derrière les productions d’outre-Atlantique ! Et même s’il n’y avait que cela ? Nous avons pour notre part produit dans l’année 1928 environ quatre-vingts films qui ont nécessité près de soixante millions de francs. Il s’agit de savoir quel usage nous avons fait de ces capitaux. Là est la question et pas autre part.
Or, malgré une évidente bonne volonté, c’est à peine si nous pouvons trouver une douzaine de films qui soient, véritablement, du cinéma, une douzaine de films qui plaident en notre faveur. Et ce ne sont pas ceux qui ont coûté le plus cher, loin de là. Additionnez leur budget respectif, à peine trouverez-vous le tiers de la somme citée plus haut.


Alors, qu’avons-nous fait des quarante millions qui restent ? En regard des Nouveaux Messieurs, de La Passion de Jeanne d’Arc, des Deux Timides, de L’Argent même, qu’avons-nous produit ?
N’aurait-on pu distraire une faible partie de ces capitaux en faveur de ceux qui mènent le bon combat pour le film national ?
Parce qu’ils refusent de croire certaines âmes bien pensantes — et intéressées,— qui proclament la supériorité de nos superproductions sur celles de tout l’univers, on ne manque pas de les taxer de défaitistes. Cela est vite dit; encore faudrait-il fournir la preuve ! Non, il est temps de faire un effort, même avec quelques risques. La routine n’a jamais fait gagner d’argent à personne et, tôt ou tard, il faudra bien que nos producteurs comprennent que ce sont des jeunes qui sont responsables de la renaissance du cinéma américain. Que sans la jeune école américaine, nous n’aurions jamais eu :
Les Nuits de Chicago (Von Sternberg), L’Heure suprême (Frank Borzage), Quand la chair succombe (Victor Fleming), Toison d’Or (William Howard), La Morsure (Tod Browning), Ombres Blanches (Van Dyke), A Girl in every port (Howard Hawks), Solitude (Paul Féjos), et le dernier en date : Gratte-Ciel (Howard Higgin).

Non, derrière le cinéma américain, il y a autre chose que la puissance du dollar. Qu’on le veuille ou non, il y a l’intelligence, et une phrase d’Henri Chomette résume admirablement la Situation : « L’Amérique, dans le domaine du cinéma, est le pays de l’avancement au choix ; la France est le pays de l’avancement à l’ancienneté. »

MARCEL CARNÉ.


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