Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine en juin 1930
ELOGE DU FILM POLICIER AMERICAIN (1930)
1915. Succédant aux barbes postiches ne trompant personne, aux gestes grandiloquents, à l’atmosphère théâtrale et poussiéreuse des Vampires ou de Fantomas, Les Mystères de New York s’imposent tout à coup à notre étonnement. Au siècle de la vitesse, nous découvrons, à travers le visage de l’aventure, l’art du mouvement. Ce film, réalisé par un ancien metteur en scène de Pathé, Gasnier, émigré en Amérique, connaît en France une vogue considérable. En un jour, les murs de la capitale se couvrent d’affiches fascinantes : l’homme au Mouchoir rouge, un revolver entre les deux yeux, vous guette à chaque coin de la rue. Il prend possession du rez-de-chaussée » d’un grand quotidien qui reproduit, à des milliers d’exemplaires, son image obsédante.
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Les poilus en permission s’extasient sur le béret de velours de Pearl White, crânement posé sur une chevelure dorée, tandis que la jeunesse plus innocente, découvre un moderne héros de légende qui, fidèle aux traditions millénaires, déploie des trésors de courage et d’ingéniosité pour sauver sa belle.
Contre des bandits si mystérieux, la police s’avère impuissante. Qu’à cela ne tienne : notre jeune héros se révèle le meilleur détective du monde, risquant cent fois sa vie, se faisant un point d’honneur d’avoir le dernier mot dans une lutte où les adversaires se montrent d’une valeur égale à la sienne. Le bandit trouve-t-il la mort ? Un autre aussitôt se présente.
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Si les grincheux s’indignent, le bon public, le vrai public populaire trépigne, manifeste son enthousiasme par des applaudissements ou des sifflets, suivant que les personnages lui sont sympathiques ou non.
Le succès est si grand que Les Mystères de New York ne font qu’ouvrir une série et, faisant appel au merveilleux voilé de poésie, les réalisateurs des U.S.A. dotent les écrans de films où la tradition veut que le jeune premier ne connaisse pas d’obstacles à son audace.
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Qu’importe l’intrigue, on la délaisse pour se confier uniquement au mouvement qui anime toute la bande. Le rythme cinématographique est né.
1922. La vogue du roman-cinéma aux aventures policières s’était un peu calmée, lorsque Griffith renouvela soudain le genre avec La Nuit mystérieuse. Coup de maître, s’il en fut, que ce film qui, pourtant, devait rencontrer une incompréhension presque générale.
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Un petit directeur qui cherchait sa voie avait produit, à ses frais, pour 5 000 dollars, un film d’après un scénario dont il était l’auteur : Salvation Hunter interprété par G.K. Arthur et Georgia Hale et qui avait eu le don d’enthousiasmer les personnes l’ayant vu et plus particulièrement Charlie Chaplin (lequel engagea aussitôt Georgia Hale pour le principal rôle féminin de La Ruée vers l’or).
Le cinéma reconnaît les siens à Hollywood et bientôt la Paramount permettait au petit directeur de courir sa chance avec Underworld (Bas-Fonds) que nous vîmes ici sous le nom de Nuits de Chicago. Josef von Sternberg entrait dans l’histoire du cinéma et, avec sa première oeuvre commerciale, allait se révéler soudainement comme l’un des premiers réalisateurs mondiaux. Délaissant les tours d’illusionnistes ou les prouesses acrobatiques d’antan, il entreprenait avec ce film une étude du milieu a bandit » de Chicago, sans aucune recherche de pittoresque, sans puérilité, magnifiquement sincère et humain, tirant toute sa puissance de sa sobriété (…). La première image fiévreuse, haletante, du pillage de la banque révèle déjà la maîtrise de son auteur. Si le mystère a disparu, l’angoisse demeure. Puis un ralenti de cauchemar succède au début, remplaçant les pour-suites effrénées des anciens romans-cinéma. Les caractères peu à peu se dessinent. Sternberg discipline les gestes de Bull Weed, de Rolls-Royce, ou de Poule en des images d’une précision mathématique qui se fondent les unes dans les autres. Le drame couve lentement, savamment. Brusquement, il éclate. Crime, arrestation, jugement, condamnation se succèdent en des tableaux fulgurants. Et le ralenti prend à nouveau possession de l’écran. Dans sa prison, le terrible Bull Weed tourne comme un fauve en cage. Mourir, peu lui importe, mais il y a les deux autres qui l’ont trahi et, débarrassés de lui, seront tranquilles. L’homme s’évade et est, une fois de plus, dénoncé par cette Femme-Fatalité qui, inconsciemment, indique sa demeure aux détectives.
C’est ici que se place une des plus belles pages, peut-être, du cinéma tout entier : le siège du repaire par la police. Un coup de téléphone donne l’alerte et met en marche, telle une immense machine aux rouages multiples, tout l’imposant attirail de la police. Les voisins surpris dans leur sommeil fuient, éperdus. Et l’assaut commence, les balles déchiquettent les murs, rebondissent jusque dans la pièce où se joue un autre drame. Une heure durant, la police s’acharne sur sa proie. Enfin un mouchoir blanc paraît à la fenêtre au bout d’un fusil mitrailleur. Le bandit se rend après avoir fait le sacrifice de son amour. Une canaille a parfois de ces sublimités…
Pour la même raison que nous avons eu la série des films de guerre, celle d’atmosphère espagnole, celle du drame de l’amour et de l’amitié, etc. nous avons actuellement la série des films d’atmosphère policière provenant de l’éclatante réussite des Nuits de Chicago.
Naturellement, les copies ne vaudront jamais l’original et Sternberg lui-même composant La Rafle où nos sympathies vont, cette fois, à la police, est resté assez loin derrière son premier film. Pourtant qu’on n’aille pas croire à la médiocrité du genre. Certaines de ces bandes dénotent au contraire plus que du métier, du style. Témoins : Club 73, Le Gardien de la Loi, Chicago, Londres après minuit aux images sourdes, oppressantes, où l’âpreté de l’histoire interdit au réalisateur, plus que dans un autre genre, toute faiblesse, exige de lui une maîtrise de tous les instants (…).
Il y a encore de beaux jours pour cette forme de l’Aventure au cinéma. Nous reverrons donc ce monde qui nous est étranger, dont nous ne savons que ce que le cinéma veut bien nous montrer, un monde mystérieux peuplé de figures louches vivant dans l’équivoque, un monde qui grouille de mauvais garçons et de filles qui « ont mal tourné ». Non plus les figures chères à François Villon et, plus près de nous, à Francis Carco et Pierre Mac Orlan. Ce ne sont plus les pâles voyous gui attendent, pour le dévaliser, le promeneur attardé; ce ne sont pas davantage leurs compagnes exerçant un métier « que la police tolère et que la morale réprouve ». Les héros des films policiers « made in U.S.A. » travaillent en grand. Un chef de bande de Chicago (conçoit-on un beau crime ailleurs qu’à Chicago) ne peut avoir que des visées hautes, la difficulté l’attire irrésistiblement. Si nous nous en rapportons aux derniers films que nous avons vus, le métier nourrit l’homme. Habillé par le meilleur tailleur de la ville, coiffé impeccablement, chaussé de vernis d’un brillant éclatant, contrastant avec un plastron d’une blancheur immaculée, le malfaiteur d’aujourd’hui tient une boîte de nuit qui lui sert de façade et lui permet d’accomplir les gestes les plus répréhensibles, avec un chic, une aisance sans pareils. Si chaque coup de revolver tue un homme, le meurtrier appuie sur la gâchette avec tant de désinvolture qu’on demeure stupéfait, plus que du résultat, de la distinction avec laquelle le meurtre est perpétré.
Nous aurons encore du film policier et les gens bien pensants ne manqueront pas, une fois de plus, de s’en indigner. Vous verrez même que des juges d’instruction perspicaces découvriront qu’un jeune criminel était un habitué des salles obscures. De là à nous servir le vieux cliché du cinéma-école-du-crime il n’y a qu’un pas. Comme si une oeuvre mystérieuse dont la dernière image nous divertit après que les précédentes nous ont tenu haletants, ou un film policier à l’atmosphère de noblesse irréelle pouvait servir d’exemple à quelques individualités mal intentionnées.
Il y a certes en nous quelques réminiscences des enfants que nous fûmes et qui tous allaient au guignol des Champs-Elysées ou d’ail-leurs voir rosser le commissaire. Pourtant, confessons que le cinéma ne permet pas qu’on transige avec la morale et si la police fut parfois en mauvaise posture, elle eut toujours, que je sache, le dernier mot.
Avouons que le film policier vient, eu contraire, calmer la soif d’Aventure et le désir d’évasion qui sommeillent au coeur de l’homme. Il nous donne l’impression de vivre une vie neuve loin de la fade existence quotidienne, loin du monotone travail de chaque jour. Nous faisons ainsi connaissance avec une société qui, elle également, a ses lois, ses traditions d’honneur. Les hommes qui la composent sont faits comme nous; comme nous, ils ne sont pas insensibles aux élans du coeur.
N’attaquons pas le film policier. Au petit bourgeois tranquille à qui ne suffisent plus un fauteuil confortable, une bonne pipe et des chaussons molletonnés, bureaucrate d’une morne ville de province, à la jeunesse moderne avide de mondes inconnus, le film policier apporte un peu de rêve et de poésie.














