Article de Marcel Carné paru dans Cinémagazine n°36 daté du 06 septembre 1929
Avant de lire cet article il me parait opportun de remettre les choses dans leur contexte.
Cet article est l’un des tout premiers écrit par Marcel Carné alors qu’il venait de remporter le concours de Cinémagazine pour devenir critique de cinéma. Au printemps 1928, il a rencontré l’un des grands cinéastes français de l’époque Jacques Feyder et sa femme Françoise Rosay. A la suite de cette rencontre, Carné deviendra assistant réalisateur en juin 1928 de Feyder sur son prochain film : Les Nouveaux Messieurs. Puis celui-ci partira en novembre 1928 à Hollywood tourner avec Garbo The Kiss. Carné quant à lui ira faire son service militaire en Rhénanie. A son retour, grâce au producteur des Nouveaux Messieurs, Alexandre Kamenka, il sera assistant opérateur du réalisateur allemand Richard Oswald en 1929 sur Cagliostro qui fut projeté à Paris en mai 1929. Entre temps, Carné a tourné son premier court-métrage, Nogent Eldorado du Dimanche, qui fut lui projeté en mars 1929 au studio des Ursulines à Paris et salué par une bonne partie de la critique. Lorsque Carné rencontre Françoise Rosay pour cette interview, celle-ci est partie vivre avec son mari à Hollywood depuis quelques mois. Elle va lui faire part de son expérience là-bas avec une rare pertinence (Feyder a été l’un des premiers réalisateurs français engagés par Hollywood). Par contre, Carné à aucun moment ne va laisser montrer qu’il connait personnellement Rosay et Feyder et chose plus curieuse il ne cessera de l’appeler madame Feyder à la place de Françoise Rosay !
Il est bien sur inutile de vous rappeler que six ans plus tard Carné donnera le rôle principal de son premier film Jenny à… Françoise Rosay.
UNE HEURE AVEC MADAME JACQUES FEYDER
Un coquet appartement près du pont de l’Alma. Salon aux meubles de style et où des gravures accrochées aux murs ajoutent à l’harmonie de l’ensemble ; intérieur d’un goût raffiné, d’une intimité douce et plaisante.
Par la fenêtre entr’ouverte, on aperçoit la Seine, toute proche, et parfois de courageux petits remorqueurs tirant un train de péniches lourdement chargées… Tout à cette contemplation, je n’ai pas entendu entrer Mme Feyder qui, avec une simplicité touchante, vient à moi, la main largement tendue.
Je veux m’excuser, mais, avec la cordialité spontanée qui la caractérise et lui vaut la sympathie de tous, la femme de l’inoubliable réalisateur de Thérèse Raquin s’informe déjà de mes occupations depuis son départ en Amérique. Les rôles sont renversés. D’interrogateur me voici prévenu ! Enfin j’aborde la phrase qui me tient à coeur :
- Je serais heureux, madame, de connaître vos impressions sur votre séjour en Amérique. On dit tant de choses fantaisistes sur le pays des dollars en général, et sur la cité du film plus particulièrement…
Madame Feyder sourit, puis me confie :
– En cette période de transition, vous parler des « movies» est chose extrêmement délicate. Actuellement l’Amérique commence seulement à voir clair dans la situation mouvementée résultant de l’invention des « talkies ». Songez qu’après tant d’efforts, tout a été à recommencer. Il fallut construire des studios spéciaux, transformer les salles d’exploitation, changer radicalement les méthodes de travail. Avec le film parlant les scènes à grande figuration pour le moment n’ayant plus cours, les nouveaux studios sont moins vastes et emploient par conséquent moins de personnel. Ce qui fait que tous ces pauvres gens, figurants pour la plupart, mais aussi électriciens et machinistes, se trouvèrent du jour au lendemain sans emploi. Beaucoup sont dans une misère noire. Il n’est pas jusqu’à certaines grandes vedettes qui n’aient eu à souffrir de la nouvelle invention.
On a d’abord fait appel aux artistes de théâtre. Mais, outre que le choix n’est pas heureux, les dirigeants des firmes américaines ont eu des difficultés avec le syndicat théâtral qui a brusquement interdit à ses membres de jouer dans les films parlants.
Toutes ces perturbations que vous me signalez ne seraient-elles pas la cause de l’inactivité de Jacques Feyder durant les premiers mois qui suivirent son arrivée en Amérique ?
– C’est en effet la première raison. Mais il y en a d’autres. Les Américains considèrent qu’il faut un certain laps de temps aux Européens pour s’acclimater. De plus, et cela qui l’eût cru ? le choix d’un scénario nécessite toujours de longues réflexions. Celui-ci passe de mains en mains. Si toutes les personnes intéressées n’arrivent pas à se mettre d’accord, l’idée est alors rejetée et l’on cherche autre chose. Enfin M.Irving Thalberg, éminent directeur de la Production M. G. M., a choisi un scénario que mon mari a écrit en pensant à son interprète Greta Garbo et qui remplira, espérons-le du moins, toutes les conditions exigées par le public américain… amour, sensualité, rachat… et « nobility ». Le film, qui s’appelle Jalousie, sera sonore mais non parlant et Conrad Nagel donnera (si je puis dire) la réplique à Greta Garbo. L’action se passe en France, à Lyon, pour préciser, et mon mari essayera d’obtenir une atmosphère moins fantaisiste que celle donnée, jusqu’à ce jour, dans les films américains se passant en France. J’ajoute que ce sera le dernier film non parlant produit par la Metro-Goldwvn.
A ce propos, que pensez-vous du nouveau problème que pose le film parlant et son internationalité ?
- C’est évidemment le meilleur contingentement que la France eût pu jamais souhaiter. Car il ne saurait être question, n’est-ce pas, d’intercaler dans un film parlant des sous-titres pour expliquer les dialogues des personnages, alors que les « talkies » devraient avoir pour première ambition de supprimer ceux-ci. Et j’avoue ne pas bien comprendre la carence de la production française ; au contraire, nous ne devrions pas perdre un instant et profiter de l’occasion qui nous est offerte, car, entre un film parlant français, même médiocre, et un « talkie » américain remarquable, les préférences du public de chez nous iront toujours au premier. Les Américains le comprennent si parfaitement qu’ils envisagent sérieusement de venir s’installer en France. Car ne croyez pas, comme on l’a dit si souvent, qu’ils dédaignent le marché français, loin de là.
Alors, selon vous, nous ne devrions pas nous décourager et produire sans arrêt ?
- Mais oui, car je vous assure que l’impression qui se dégage d’un voyage au pays du cinéma est celle d’un grand, très grand optimisme pour la France. Comme nous pourrions faire des films magnifiques si nous voulions résolument nous remettre au travail ! Nous avons tout pour cela. Un pays magnifique, alors qu’Hollywood fut construit dans un désert ; nous avons l’intelligence et une longue culture derrière nous. Nous avons d’excellents metteurs en scène, de très bons acteurs, de jolies femmes, des décorateurs inégalables, du goût, du courage. Beaucoup des nôtres ont pour le septième art un enthousiasme qui leur permettrait de faire de belles choses. En U. S. A. on considère le cinéma comme un métier, ni plus ni moins. On passe huit ou dix heures sur le « plateau » comme un employé à son bureau.
Dans ce cas, je ne vois guère les raisons de la faiblesse du cinéma français.
- Celle-ci tient surtout à noter un manque d’organisation et à ce que nous voulons copier les Américains avec leur luxueuse mise en scène, leur déploiement de figuration. Or sur ce terrain ils sont imbattables. Pourquoi ne pas réaliser des films simples, émouvants par là-même et intelligemment conçus ? Ceux-ci trouveraient des débouchés suffisants en Europe. Les Américains ne dédaignent pas notre production, ils l’ignorent ou ne la comprennent pas. Nous sommes un peuple de mentalité tellement différente que ce qui nous plaît leur déplaît, et vice-versa. C’est ainsi que les films américains trouvés remarquables en France ont été un échec complet en Amérique. Moana, Une fille dans chaque port, Solitude, La Foule, etc…
Comment, alors, s’expliquer l’engagement d’Européens au pays des dollars ?
- Les producteurs américains engagent un réalisateur ou un artiste sur le vu d’un ou de plusieurs films, qu’ils n’aiment pas, mais dans lesquels il leur a semblé entrevoir, de la part du metteur en scène ou de l’acteur, un métier, une sensibilité, qui pourraient s’accorder avec leurs méthodes de travail et dont ils pourraient, ainsi, tirer profit. Ils les font venir à eux, les cantonnant dans un genre bien défini. Si ceux-ci ne s’adaptent pas, ils les rejettent comme ils firent du pauvre Stiller. Si, au contraire, leurs « recrues » arrivent à assimiler les méthodes américaines et à produire des films qui soient de gros succès financiers alors c’est le travail intensif sans arrêt jusqu’à ce que le public commence à se lasser de son idole de la veille. C’est fini l’artiste européen n’a plus qu’à revenir à la mère patrie.
Puisque nous sommes sur le chapitre des éléments européens en Amérique, que pense-t-on de Chevalier, là-bas ?
- Chevalier même est très aimé. On s’accorde à lui reconnaître un talent considérable. On fonde de grands espoirs sur son prochain filin, Le Prince Consort, dirigé par Ernst Lubitsch.
Tout à l’intérêt d’une telle conversation, j’aurais bien voulu pousser plus loin mes indiscrétions. Mais un coup d’oeil jeté à la pendule m’apprend que nous bavardons depuis plus d’une heure. Et un tortionnaire qui a pu obtenir des aveux aussi prolongés doit savoir se montrer clément par la suite. Aussi je ne veux pas insister davantage, d’autant plus que Mme Feyder, toujours aussi aimablement, m’offre des photographies pour les lecteurs du Petit-Rouge. Pourtant, à la porte, j’arrive encore à obtenir un renseignement :
Tous ceux qui aiment le cinéma en France ne peuvent oublier le réalisateur de Thérèse Raquin. Puis-je leur laisser espérer son retour prochain parmi nous?
- Malheureusement je ne le crois pas. Jacques ne connaît pas lui-même la date de son retour. Suivant les termes de son contrat, il doit encore produire deux films pour la M. G. M. Moi-même je suis à Paris que pour un mois et repartirai dans les premiers jours d’octobre pour Hollywood.
Cette fois, je n’ose pousser plus loin cet interrogatoire et c’est sur cette phrase pessimiste que je me vois contraint de quitter la charmante femme du grand réalisateur, un des meilleurs que nous possédions, un de ceux que nous n’aurions jamais du laisser partir.
MARCEL CARNÉ.












