CHAPITRE 7 : « La Seule lueur à l’horizon »

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Sortie le 10 mars aux Editions La Tour Verte de notre anthologie des écrits de Marcel Carné lorsqu’il était critique, avant de devenir le cinéaste que vous connaissez.

Disponible dans toutes les bonnes librairies (physiques ou sur internet) mais également sur le site de notre éditeur : www.latourverte.com.

Tarif : 18,90 euros.

CHAPITRE 7 :   « La Seule lueur à l’horizon » (Articles sur les Salles de Cinéma)

Voici les articles que nous n’avons pas retenu dans ce chapitre :

« Confort synonyme de succès » (Hebdo-Film – n°27 – 05 juillet 1930)

« Ce que sera le nouveau Gaumont Palace » (Hebdo-Film – n°776/n°2 – 10 janvier 1931)

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« Confort synonyme de succès » (Hebdo-Film – n°27 – 05 juillet 1930)

On peut penser ce que l’on veut du Paramount, de son style Galeries Lafayette, de ses employés obséquieux à l’extrême et surtout de cet inconcevable système de spectacle dit permanent (objet des foudres, en parties justifiées de Georges Duhamel).

Il n’en est pas moins vrai qu’il a instauré en France un genre d’exploitation qui, chaque jour, fournit ses preuves. Le public a montré quelle importance il attachait aux prévenances qu’on avait pour lui ; que celles-ci portent sur le confort de la salle, l’abondance d’un programme éclectique ou la question si discutée du pourboire (il attache à cette dernière beaucoup plus d’importance qu’on ne l’imagine).

Or, que trouve-t-il au Paramount ? – Une salle d’un confortable poussé à l’extrême, un programme copieux et varié allant du documentaire au grand film, en passant par les sketches, les actualités, l’attraction et le dessin animé sonore sans oublier le morceau d’orchestre. Enfin les pourboires y sont rigoureusement interdits et le programme distribué gratis.

Aussi, que s’est-il produit : le Français « moyen » qui aime ses aises et qui, malgré tout a en lui un tantinet d’orgueil s’est porté aussitôt vers la salle « la plus chic » de Paris. Les programmes y sont d’inégale valeur ? Qu’importe, un bon fauteuil prédispose à l’indulgence.

Pour preuve à l‘appui, je citerai le cas d’un ami fort intelligent, je m’empresse de l’avouer, qui fréquentait environ une fois par mois le théâtre et qui, depuis l’ouverture de l’immense vaisseau de la Chaussée d’Antin, a abandonné les salles poussiéreuses et malpropres de l’Art dramatique pour venir chaque semaine se délasser le corps et l’esprit (c’est lui-même qui l’avoue) dans le confortable Paramount.

Il était donc inévitable que, devant la concurrence terrible qui avait apporté avec lui des formules d’exploitation ayant magistralement fait leurs preuves en Amérique, les autres salles d’exclusivité des boulevards réagissent.

Marivaux qui, auparavant, possédait la clientèle « select » des boulevards comprit le premier quel prix il fallait attacher au confortable. Il donna l’exemple en transformant sa salle, en modernisant sa façade et en changeant ses fauteuils. Une projection sonore appliquée est venue compléter l’ensemble.

Le Madeleine Cinéma également vient de changer ses fauteuils et l’Impérial a procédé très heureusement à une révision complète de ses appareils sonores.

Il y a seulement quelques mois l’Olympia, dirigé par Jacques Haïk, a rouvert ses portes, transformé en cinéma avec la redoutable audace de vouloir concurrencer son terrible voisin de la Chaussée d’Antin. Le hall immense, est avenant et la salle luxueuse, peut-être avec un peu trop d’ostentation. La composition du programme est identique à celle du Paramount avec, en plus, des films variés, attractions et morceaux d’orchestre. Le public là aussi est venu en foule. Malheureusement une grosse faute a présidé à l’édification de la salle. L’écran y est très bas et, chose incroyable pour une salle d’exploitation moderne, le plancher n’est pas en plan incliné !

Les Capucines qui se trouvent en face de l’Olympia ont été, elles aussi, rajeunies par les soins de Wilton Brockliss-Tiffany et transformées en une gentille bonbonnière, quoique la disposition même de la salle ne la prédisposait pas à devenir un temple du film sonore.

Il convient maintenant de parler du gros effort effectué dans ce sens par les établissements Aubert-Franco-Film avec : Le Palais Rochechouart, l’Aubert Palace et le Gaumont.

Le premier nommé a été entièrement démonté et reconstruit avec un nombre de places double. D’un modernisme attirant, d’un goût très sûr (signalons la coupe plaisante du balcon ainsi que l’encadrement de l’écran d’une belle sobriété) admirablement mis en valeur par des éclairages très doux, judicieusement répartis, le Palais Rochechouart est, à l’heure actuelle, la salle de quartier la plus confortable. C’est même à elle que vont toutes nos préférences avant toute autre à Paris.

L’Aubert Palace, lui, vient de fermer ses portes et est maintenant entre les mains des maçons et des architectes désirant en faire la plus jolie bonbonnières des boulevards. Pour élever le nombre des places qui n’était jusqu’ici que de huit cents, on envisage la construction d’un balcon de quatre cents places et il y aura, naturellement, un système de réfrigération désormais indispensable à toute exploitation moderne.

Nous avons visité ces jours derniers l’immense chantier, immatériel dans sa poussière de plâtre, de ce qui fut l’ancien Gaumont Palace. Rien ne subsiste que les quatre murs. Et encore est-ce une façon de parler puisque la scène elle-même a été abattue. On compte utiliser, en effet, une certaine partie du recul. Ce qui fait que la salle aura – tenez-vous bien – soixante mètres de long. L’orchestre ne contiendra pas moins de trois mille fauteuils, l’unique balcon deux mille huit, le promenoir six cents places. Ce qui nous donne un total de six mille quatre cents places ! On peut juger ainsi de l’importance des travaux qui comprendront, en outre, d’autres installations, telles qu’un pourtour spacieux destiné à permettre « de se dégourdir les jambes » pendant l’entracte, une infirmerie permanente (innovation à méditer) une nursery et même un chenil et un garage ! La nouvelle salle, digne des plus beaux cinéma d’U.S.A., ouvrirait vers le 15 octobre prochain.

Nous n’aurions garde d’oublier le Moulin-Rouge, conquis au film parlant, et le Cinéma du Panthéon, petite salle d’un modernisme et d’un ton fort sympathiques.

Enfin plusieurs salles ont annoncé leur ouverture pour la saison prochaine. Le Roxy (à la place du Bal du Coliseum), un établissement aux Champs-Élysées, actuellement en construction ; peut-être le Plazza, boulevard Poissonnière ; ainsi que deux salles spécialisées à Montparnasse.

D’autre part, il nous est parvenu certains échos relatant que plusieurs exploitants de Lyon, Marseille et Bordeaux font de gros efforts dans ce sens.

Ainsi, comme on le voit par ces quelques exemples, la nécessité du confort, de l’aération et de la propreté des salles devient chaque jour une nécessité plus pressante.

Certes, il est difficile pour certaines exploitations modernes de consentir à des transformations ou embellissement qui s’imposent. Le moment est mal choisi, l’avenir trop incertain.

Et pourtant ne serait-ce pas agir avec clairvoyance que de s’imposer momentanément certains sacrifices et au besoin chercher pour cela, un associé désireux d’apporter des fonds à une exploitation qui peut s’avérer fructueuse d’ici un certain temps.

Il faut profiter de la curiosité présente pour le film parlant et s’efforcer, par tous les moyens, de retenir un public attiré en grande partie par la seule nouveauté.

Que les exploitants nous croient : un bon fauteuil, une salle bien aérée, à l’atmosphère sympathique, un personnel prévenant (pas trop!) et d’autres petites réformes telles que la suppression du pourboire qu’il faudra avant peu généraliser font peut-être plus pour garder un public qui va surtout chercher au cinéma un délassement, que toutes les « superproductions » qu’une publicité manquant de finesse aura sacrées « chef-d’œuvre » avant la lettre.

Marcel Carné

 

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« Ce que sera le nouveau Gaumont Palace » (Hebdo-Film – n°776/n°2 – 10 janvier 1931)

Comme nous l’avons annoncé dans notre dernier numéro, quelques représentants de la presse corporative aimablement invités par G.F.F.A, ont visité tout dernièrement l’immense chantier du Gaumont Palace, dissimulé aux yeux du profane par des échafaudage tortueux, mais où trois cents ouvriers travaillent journellement.

Il s’agit, en effet, d’activer les travaux de façon que l’immense vaisseau de la place Clichy, tout scintillant de lumières, puisse ouvrir ses portes entre le 15 et 31 mars prochain.

On ne peut juger de la difficulté de cette tache que lorsque l’on a été à même de se rendre compte de l’importance des travaux entrepris.

Le problème posé à l’architecte était, en effet, le suivant :

Transformer cette salle en lui donnant les qualités de visibilité et d’acoustique exigées par la nouvelle technique du cinéma, des dégagements pratiques, une aération impeccable, le maximum de confort et de sécurité.

Le tout dans une note très moderne.

C’est ainsi que des nombreux projets qui ont été examinés les avantages de celui qui a été adopté sont les suivants :

Les places d’orchestre seront au niveau des sorties principales, sans obliger le public, comme autrefois, à monter un étage pour se trouver au rez-de-chaussée.

La Mezzanine sera facilement accessible par un escalier monumental en pente douce et communiquera avec la galerie supérieure par deux escaliers et des ascenseurs.

De grandes marquises lumineuses abriteront le public et des projecteurs donneront à la façade un aspect féerique.

La cabine comportera douze appareils de projection et sa surface sera de trois cents mètres carrés environ.

Les sous-sols comprendront la machinerie, les ascenseurs, les monte-orgues, la salle de ventilation, la centrale électrique.

La conception de l’installation scénique est des plus modernes et la scène, s’il en est besoin, pourra recevoir plusieurs centaines d’exécutants.

Ajoutons que, comme il est annoncé, le Gaumont Palace sera effectivement « le plus grand cinéma du monde ». Il ne contiendra e effet, pas moins de six mille places. Deux mille à l’orchestre et quatre mille aux balcons. L’écran a été reculé de trente mètres sur la place qu’il occupait précédemment ; la cabine a subi, elle aussi, un recul de dix mètres. ce qui fait que la salle aura – on croit rêver en citant ces chiffres – soixante-dix mètres de long ; l’écran une superficie de 8 mètres sur dix. Un écran pour film large a été envisagé. Enfin, la cabine est équipée de façons à permettre la projection des films en couleur et même en relief qui, on le sait, nécessiteront un ampérage beaucoup plus élevé !

Aussi ne sera-t-on pas étonné d’apprendre après ce qui précède, que ces divers travaux coûteront la bagatelle de trente millions !

Marcel Carné

 

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