CHAPITRE 3 : « Des bruits rasant le sol… »

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Sortie le 10 mars aux Editions La Tour Verte de notre anthologie des écrits de Marcel Carné lorsqu’il était critique, avant de devenir le cinéaste que vous connaissez.

Disponible dans toutes les bonnes librairies (physiques ou sur internet) mais également sur le site de notre éditeur : www.latourverte.com.

Tarif : 18,90 euros.

CHAPITRE 3 :   « Des bruits rasant le sol… » (Articles sur la querelle Théâtre/Film Parlant)

Voici l’article que nous n’avons pas retenu dans ce chapitre.

« Sur un cours de technique cinématographique à la Société des Auteurs Dramatiques » (Hebdo-Film – n°777 – 17 janvier 1931)

C’est en me remémorant certaine phrase de M. Gaston Rageot, Président de la Société des Gens de Lettres que j’avais éprouvé le soudain désir de savoir exactement en quoi consistait ces fameux cours de technique cinématographique donnés par l’Association des Auteurs Dramatiques.

En effet, à une récente séance du Faubourg consacrée au sujet suivant : Les auteurs dramatiques et le cinéma, M. Gaston Rageot était venu exposer son point de vue, qui pourrait se résumer ainsi :

« Les producteurs, metteurs en scène, éditeurs, sont des cuistres ignorants et nuls. Et, également, des gens fort gourmands, pour ne pas dire plus, qui ne pensent qu’à gruger les romanciers et les pauvres auteurs dramatiques qui leur apportent une histoire. Or, le cinéma français aux mains des seuls metteurs en scène, qu’ils s’appellent Feyder, Tourneur, Clair, L’Herbier (c’est toujours M. Rageot qui parle), est voué à une déchéance prochaine si les « gens de lettres » ne s’en emparent point. Mais si ceux-ci arrivent à leurs fins, oh! alors vous verrez la Pensée Française rayonner sur le monde ébloui, car – et je cite la pensée de M. Rageot, sinon son texte – le cinéma américain est d’une idiotie lamentable, le film allemande insupportable et le film russe à peu près inexistant. »

Des gens applaudirent chaleureusement cette péroraison. On sait, en effet, qu’au Club du Faubourg, comme dans tous les clubs de cinéma, du reste, qui ont ceci de commun avec les réunions électorales, on applaudit à tout rompre l’orateur qui dit blanc, quitte, deux minutes après, à applaudir aussi frénétiquement l’orateur qui dit noir.

Puis vint la contradiction. Elle ne fut pas passionnante : la corporation dédaignant, à tort ou à raison le Faubourg.

Henri Jeanson, cependant, dont on connaît la violente, mordante et féroce attitude dès qu’il s‘agit de dénoncer des abus de personnes ou de pouvoirs, embarrassa fort M. Rageot en lui demandant ce que la Société des Gens de Lettres (qui, du cinéma, voudrait avoir tous les profits), comptait faire au sujet de la censure.

Une dizaine d’autres questions furent posées à M. Rageot qui, je crois, rendons-lui cette justice, répondit à… deux.

Et comme moi-même et quelques-uns de mes confrères l’interrogions à la sortie sur les motifs de son silence, il nous avoua ne plus s’être rappelé nos questions.

Mais le cours de technique, me direz-vous. Patientez, j’y arrive.

La dernière phrase de M. Rageot fut, en effet, celle-ci :

– « Rassurez-vous, nous n’avons pas l’intention de vous rendre vos places (pour qui nous avait-il pris, grands dieux !) mais, nous allons apprendre nous-mêmes la technique cinématographique et dans quels temps (je crois même que M. Rageot dit quelques semaines) nous ferons, nous aussi, des films. Et vous verrez ce que vous verrez. »

Et voilà.

Aussi, vous pensez qu’ayant appris, par le plus grand des hasards la date à laquelle aurait lieu à la Société des Auteurs Dramatiques, le prochain cours de technique cinématographique, je me précipitai l’heure H, rue Ballu.

N’entre pas qui veut à la Société des Auteurs. Ayant cru montrer pattes blanches à l’aide d’une professionnelle carte verte, je me heurtai tout d’abord à un refus. Il fallut toute la souriante diplomatie de Mme Germaine Dulac pour que l’accès du sanctuaire me fut autorisé.

Pourtant – ou peut-être pour cela – la salle était loin d’être garnie. Les rares spectateurs formaient deux groupes dont la démarcation était nette. A droite, le groupe « cinéma » où figuraient, entre autres, Germaine Dulac, Jean Gremillon, Henri Chomette, A.-P. Richard. A gauche le groupe « auteurs dramatiques », tous resserrés, comme pour lui faire un rempart de leurs corps, autour d’un grand diable sec, au visage émacié, précédé d’un fume-cigarettes de trente centimètres de long. Sur son front dégarni une mèche de cheveux, appelait certaines réminiscences historiques. Je devais savoir par la suite que c’était Charles Méré, président de la Société des Auteurs et responsable des Trois Masques.

Deux causeries étaient inscrites au programme. L’une de M. Mathot, chef de laboratoire aux usines Éclair : Les Travaux de tirage et de développement ; l’autre de M. Delac : Le Commerce du film.

Nous glisserons rapidement sur la première, très technique et que les auditeurs accueillirent avec, semble-t-il, un soupçon de résignation.

Enfin, après une courte interruption fort animée, vint la conférence de M. Charles Delac. Les corps affalés sur les fauteuils se redressèrent, les yeux se fixèrent ardemment sur l’orateur. ; et dans le clan « auteurs dramatiques » chacun avala prestement sa salive.

Inutile donc de dire que la causerie cordiale du Président de la Chambre Syndicale fut écoutée avec la plus profonde attention.

Celui-ci expliqua avec subtilité les rouages de l’industrie cinématographique et comment, selon lui, un film qui a nécessité une mise de fonds considérables, représente avant tout une valeur marchande, désireuse de plaire au plus grand nombre de clients.

Puis, abordant la question délicate des remaniements d’une œuvre littéraire, remaniements exigés par la transposition visuelle et l’absolue nécessité de contenter un public très vaste, Charles Delac s’efforça de démontrer la fausseté de certaines affirmations d’écrivains criant à la trahison, (lesquelles affirmations, entre-nous, sont toujours prononcées après le versement des droits d’adaptation, mais jamais avant ; l’écrivain acceptant les yeux fermés tous les remaniements jugés nécessaires par le producteur).

Enfin, on arriva au problème complexe et loin d’être résolu du droit d’auteur.

Amis exploitants, je ne vous dirai pas l’opinion que se firent de vous les auteurs présents, lorsque le Président de la Chambre Syndicale expliqua qu’il était impossible de toucher un droit directement sur les recettes des salles.

Aussi pensez au coup de masse final lorsque l’orateur dit avec gravité que les recettes des exploitations s’étaient élevées pour l’année 1930 à un milliard cent millions !

Ces chiffres astronomiques dansèrent devant les yeux des auditeurs du clan « auteurs dramatiques ». Multiplication. Division. Soustraction. En un clin d’œil ils avaient calculé à douze pour cent ce, qu’en droits d’auteur, une telle somme représentait.

Et pourtant lorsque l’affable M. Charles Burguet qui voudraient bien concilier les desiderata des uns et des autres, demanda aux auteurs s’ils avaient des questions à poser à M. Charles Delac, j’espérais que l’un d’eux pour le moins, nanti de quelque pudeur, s’efforcerait de sauver la face.

Peine perdue ; il fut uniquement question d’argent. Ce nombre de un milliard cent millions revenait constamment dans la conversation à la façon d’un leitmotiv d’une version sonore de film parlant étranger.

Devais-je marquer ma déception ? Peut-être, si j’avais été surpris, ce qui n’était pas.

Et puis, à ce moment précis, ne venais-je pas de songer que, au hasard, ni Colette, ni Duvernois, ni Bove, ni Morand, ni Mauriac, ni Maurois, ni Dorgeles, ni Lacretelle, ni Mac Orlan, ni Arlan, ni Kessel, ni Chamson étaient là.

Et que vainement, je cherchais du regard Raynal, Bourdet, Romains, Lenormand, Passeur, Giraudoux, Achard, Jeanson, Zimmer ou Crommelvnck.

Marcel Carné

 

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