CHAPITRE 2 : « Cet Art qui fût muet » et devint parlant

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Marcel Carné , Ciné-Reporter (1929-1934)

Sortie le 10 mars aux Editions La Tour Verte de notre anthologie des écrits de Marcel Carné lorsqu’il était critique, avant de devenir le cinéaste que vous connaissez.

Disponible dans toutes les bonnes librairies (physiques ou sur internet) mais également sur le site de notre éditeur : www.latourverte.com.

Tarif : 18,90 euros.

CHAPITRE 2 :  « Cet Art qui fût muet » et devint parlant (Articles sur les « talkies »)

Voici les deux articles que nous n’avons pas retenu dans ce chapitre.

« Vers le film agrandi » (Hebdo-Film – n°51 – 20 décembre 1930)

« Que nous réserve la pellicule Ozaphane » (Hebdo-Film – n°779 – 31 janvier 1931)

« Vers le film agrandi » (Hebdo-Film – n°51 – 20 décembre 1930)

S’il faut en croire les nouvelles qui nous parviennent d’Amérique, le nouveau film de grand format occasionne là-bas un nouveau bouleversement dans l’exploitation. Les trois grands succès du moment à New York : Billy the Kid, The Big Trail, The Bat whispers ont été réalisés sur pellicule 70 mm. Aussi Warner Bros est-il en train d’équiper tous les théâtres pour ce nouveau genre de spectacle.

Le plus étrange dans cette histoire est que toutes les grandes firmes américaines sont loin d’être d’accord sur le nouveau format à donner à la pellicule. Universal, Warner, First-National, United sont pour le film de 65 mm. Fox, M.G.M et Paramount pour la bande de 70 mm.

Heureusement on parle d’un format standard de 50 mm.

Quand nous disons, heureusement, c’est une façon de parler, car nous avouons sans ambages que le moment nous apparaît fort mal choisi d’imposer à l’exploitation de nouveaux sacrifices.

Il n’y a guère plus d’un an que le parlant est venu apporter des bouleversements considérables dans toutes les branches de la corporation. Le premier moment d’émoi passé, nos producteurs se sont mis résolument à l’œuvre. Ils ont drainé des capitaux considérables et fourni un effort qui n’a pas de précédent depuis l’invention du cinéma.

L’exploitation, de son côté, a compris que le parlant était pour elle une question de vie ou de mort. S’équiper ou ne pas s’équiper équivaut aujourd’hui à être ou ne pas être. Les exploitants ont entrevu cette vérité première, qui chaque jour plus nombreux se saignent aux quatre veines afin de pourvoir leurs salles d’un matériel sonore décent fort coûteux. Avec héroïsme certains même s’engagent pour de longues années, sans savoir de quoi demain sera fait.

Et c’est cette période de transition que l’on a choisi pour lancer une invention dont la vulgarisation va obliger à un remaniement complet des appareils de prises de vues, des tireuses, des appareils de projection ; sans parler de l’agrandissement de l’écran qui souvent entraînera la réfection d’une partie de la salle.

Aussi nous comprenons parfaitement les exploitants anglais qui, lors d’une réunion à Plymouth, se sont élevés violemment contre l’introduction du film grandeur en Angleterre.

En France, on parle encore peu de la nouvelle invention.

Ou plutôt on en parlait peu jusqu’à ces jours derniers lorsqu’une salle dite spécialisée : le studio de Paris, a renouvelé son programme avec « un essai de film large ».

A vrai dire il s’agit là d’un compromis. Et lorsque le directeur de cet établissement annonce « film-large » cela n’est pas sans nécessiter une petite rectification. La bande projetée, Construire un Feu, a, en effet, été réalisée il y a environ trois ans par Claude Autant-Lara, d’après une nouvelle de Jack London.

Il est inutile de souligner qu’à cette époque où les personnes bien renseignées qui vous entretenaient de l’apparition du film parlant en Amérique étaient traitées de fumiste, il ne pouvait s’agir que de pellicule ordinaire.

C’est donc cette bande de 35 mm qui passe normalement dans un appareil de projection, mais dont un système de lentilles spéciales placé devant celui-ci, amplifie la vision au point de lui faire occuper par instant, soit en hauteur, soit en largeur (par suite d’un jeu de caches) un mur entier de la salle blanchi à la chaux.

Si nos souvenirs sont exacts le Gaumont Palace et le Madeleine Cinéma avaient utilisé il y a quelques années un système d’optique identique pour la course de chars de Ben-Hur.

Il est téméraire et insensé de vouloir se dresser contre le progrès. Dire, par exemple, que le film-grandeur n’apportera aucun bénéfice artistique dans l’art cinématographique est une hérésie. D’abord parce que nous manquons jusqu’ici de points d’appui. Et puis, ce qui est vrai pour le parlant l’est également pour le film-grandeur.

Tout dépendra de l’usage qu’on en fera.

***

Peut-on prévoir le parti que tireront du film grandeur un Eisenstein, un Fritz Lang, un Gance ?

Quelles merveilleuses fresques, d’une ampleur extraordinaire ils pourront réaliser ? Et avec une impression étonnante de relief (c’est là une des particularités du film-grandeur et un balbutiement comme Construire un Feu est à ce point édifiante).

Revenons au côté commercial de la question. Il n’est pas interdit de concilier l’art et l’industrie. Autrement dit, de chercher une solution pratique au problème posé par le film grandeur. Celle-ci ne consistera pas à s’élever contre l’introduction de la bande de 50 ou 70 mm en France comme dans tout autre pays.

Ne nous annonce-t-on pas déjà, en ce qui nous concerne, qu’une grande salle des boulevards étudie la question et envisage sérieusement de projeter du film-grandeur en février prochain ?

S’imagine-t-on qu’à cette date la concurrence ne jouera pas et qu’aucun autre établissement ne cherchera à bénéficier du sentiment de curiosité montré par le public ?

Enfin, qui nous fera croire que les salles que l’on édifie un peu partout dans la capitale, aux Champs-Élysées ou à la place Clichy ; sur les boulevards ou avenue Victor-Hugo, n’ont pas songé au problème posé par le film large ?

Qui nous fera croire que le Gaumont Palace, plus particulièrement, n’a pas envisagé l’éventualité d’un écran double ?

Il reste à savoir si l’intérêt montré dans les premiers temps par le public durera. Si oui, nos producteurs seront alors contraints de suivre l’exemple venu d’Amérique.

Mais ce nouvel effort ne risquera-t-il pas de les abattre ?

Autant de questions qu’il convient de se poser avec une urgence accrue chaque jour.

Car rien ne sert de pratiquer la politique de l’autruche. Voyez plutôt le temps que nous avons perdu en ergotant sur la viabilité du film parlant ; laissant prendre à nos concurrents une avance de trois années.

Aussi, pourquoi ne s’efforcerait-on pas, dès maintenant, de découvrir un système d’optique qui amplifierait la vision (effet que demandera le public sans se soucier des causes) analogue à celui en usage au Studio de Paris. Il permettrait ainsi de doubler la surface de l’écran par la simple adjonction d’un appareil de quelques milliers de francs, sans apporter un bouleversement ruineux dans toutes les branches de l’industrie cinématographique.

Encore une fois, nous manquons de points de comparaison. Pourtant, il nous semble que la question mérite d’être étudiée. En tout cas, il serait à souhaiter que la projection amplifiée du film de Claude Autant-Lara apportât quelque éclaircissement au problème complexe à tous les égards du film grandeur, objet d’appréhension des directeurs de salles.

Marcel Carné

« Que nous réserve la pellicule Ozaphane » (Hebdo-Film – n°779 – 31 janvier 1931)

 Depuis très longtemps on en parle sous le manteau.

Il me souvient que du temps où l’on tournait Les Nouveaux Messieurs en Normandie, je me trouvais un jour à passer devant l’usine où, dans la fièvre, on terminait la mise au point de cette pellicule appelée, où nous nous trompons fort, à bouleverser l’industrie du film tout entière.

Mais ce n’est guère que depuis quelques semaines, qu’une tentative de vulgarisation se fait réellement sentir. Et samedi dernier, pour la première fois en séance publique, le groupement cinématographique : La Lanterne magique a pu projeter un programme complet sur pellicule Ozaphane. C’est grâce à cette projection pour laquelle le directeur du groupement avait eu l’amabilité d’inviter l’Hebdo qu’il nous a été possible de connaître plus explicitement les caractéristiques du nouveau support.

L’Ozaphane est incombustible. Approchez une allumette, elle fond mais ne brûle pas ! Elle est à proprement parler inusable, car la matière sensible est dans le corps même du film (on compte qu’une copie peut effectuer six mille passages !) Bon marché, elle revient à environ cinquante centimes le mètre. Elle est, de plus, indéchirable.

Enfin, innovation digne d’attention, son épaisseur extrêmement réduite permet de faire tenir deux mille cinq cents mètres dans un carter ordinaire. C’est-à-dire un film entier, sans changements, entractes et interruptions, toujours délicats dans le maniement d’un film sonore.

Mais, direz-vous, qu’attend-on pour vulgariser cette invention.

C’est que voilà : la bande ne comporte pas de perforations. Son déroulement nécessite un appareil spécial continu.

Ce projecteur, un Cinélux de deux ampères cinq pour un écran de six mètres de base (alors que pour la pellicule ordinaire l’éclairement est de 75 ampères) est fourni aux acheteurs de trente programmes. Disons-le tout de suite, cette transaction n’a pas toutes nos faveurs. Mais peut-être est-ce là la manière la plus habile pour imposer aux exploitants un appareil pour lequel ils consentiraient difficilement à délier les cordons de leur bourse.

Un autre inconvénient est que, provisoirement, le tirage s’obtenant directement sur positif, n’est possible que sur sépia, avec des virages en toutes teintes. Seul, le noir et blanc n’existe pas.

En ce qui concerne l’inscription cinématographique du son les recherches sont activement poussées.

Comme on le voit, si l’invention n’est pas définitivement au point par rapport aux exigences, chaque jour plus grandes, de la technique et de l’exploitation modernes, sa perfection n’est plus qu’une question de mois, peut-être de semaines.

Cela valait la peine, en toute indépendance, qu’il en soit parlé ici.

Marcel Carné

 

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